Review
Dans un paysage éditorial français où les webtoons historiques se font encore rares, les éditions Kotoon frappent un grand coup avec l’arrivée de Whale Star, œuvre magistrale de la mangaka sud-coréenne Na Yoonhee, déjà auréolée d’une réputation d’excellence pour ses précédents titres comme This Magical Moment. Adapté du webtoon paru sur Naver entre 2019 et 2021, ce premier tome de 344 pages tout en couleurs, lancé le 16 avril dernier, propose une relecture audacieuse et profondément humaine du conte d’Andersen La Petite Sirène, transplanté dans la Corée de 1926 sous occupation japonaise. Une proposition narrative qui, dès ses premières planches, captive par son ambition thématique et sa maîtrise esthétique mais cela suffit-il à en faire une oeuvre à posséder absolument ? La réponse dans ma critique !
L’histoire de Whale Star s’ancre avec une force rare dans le quotidien étouffant de Sua, jeune servante illettrée vendue par son père pour une bouchée de pain histoire d’apurer ses dettes. Elle est désormais réduite à l’obéissance silencieuse au sein d’une maison de collaborateurs coréens pro-japonais à Gunsan. Sa seule échappatoire : les baignades solitaires dans l’océan, refuge éphémère d’une existence morne. Tout bascule lorsqu’elle découvre, échoué sur la grève, Uihyeon, militant indépendantiste blessé. Ce sauvetage impromptu va fissurer le fragile équilibre de sa vie, l’entraînant dans un tourbillon d’émotions contradictoires où l’amour naissant se heurte aux impératifs de la résistance nationale.
Sans jamais verser dans le manichéisme, Na Yoonhee tisse une intrigue dense où se mêlent romance interdite, quête de liberté et tragédie collective. Le tome 1 pose avec une précision chirurgicale les fondations d’un drame poignant : les personnages, loin d’être des archétypes, incarnent les fractures d’une société colonisée, entre collaboration, résilience et sacrifice. L’originalité du scénario réside précisément dans cette fusion subtile entre conte merveilleux et réalisme historique, transformant la perte de voix de la sirène en métaphore puissante de la parole confisquée par l’oppresseur. Une mise en place immersive qui, malgré sa densité dialoguée, maintient une tension dramatique haletante et laisse, à la dernière page, un nœud au ventre annonciateur de tourments à venir.
Sur le plan technique, le trait de Na Yoonhee se révèle d’une élégance et d’une sensibilité rares, atteignant ici ce que beaucoup considèrent comme le sommet de son art. Ses lignes, à la fois précises et fluides, sculptent des visages expressifs où chaque micro-expression trahit les tourments intérieurs des personnages, tandis que les fonds foisonnent de détails historiques – tenues d’époque, architectures coloniales, vagues tumultueuses – sans jamais alourdir la composition.
L’encrage, doux et nuancé, s’accompagne d’une colorimétrie somptueuse aux tonalités pastel et saturées qui magnifient l’atmosphère : bleus profonds et ocres mélancoliques pour les scènes marines, teintes plus sombres et oppressantes pour l’intérieur des demeures bourgeoises. Les doubles pages consacrées à l’océan, véritables tableaux vivants, respirent une poésie visuelle qui transcende le simple décor pour devenir acteur à part entière du récit. Cette maîtrise chromatique confère au volume une identité graphique immédiatement identifiable, loin des webtoons aux couleurs criardes.
La fluidité narrative et le découpage constituent un autre atout majeur, même si le format webtoon originel (lecture verticale) a été intelligemment repensé pour l’édition papier. Na Yoonhee excelle dans une mise en page dynamique, multipliant les cadres inclinés qui accentuent le déséquilibre émotionnel des protagonistes, particulièrement dans les séquences de flashbacks ou les moments de tension. Les scènes d’action, rares mais percutantes, bénéficient d’un rythme cinématographique maîtrisé, alternant plans larges immersifs et gros plans intimes sans jamais perdre le lecteur.
Les transitions entre passé et présent, essentielles à la construction psychologique de Sua, sont d’une clarté exemplaire grâce à un encrage distinct et des variations de couleurs subtiles. De quoi nous dépeindre un univers complexe, évitant tout sensationnalisme, avec des griefs qui restent mineurs face à la cohérence globale du scénario et à la profondeur des thématiques faisant de ce premier volume une œuvre qui se démarque nettement de la production actuelle.
Note N-Gamz : 4,5/5
En conclusion, ce premier tome de Whale Star s’impose comme une pépite rare : une fresque historique sensible, une romance tragique aux accents universels et un objet graphique d’une beauté sidérante. Na Yoonhee y déploie tout son talent pour nous offrir non pas une simple adaptation, mais une réflexion poignante sur l’amour, la patrie et le prix de la liberté. Une lecture qui marque durablement et donne envie de plonger sans attendre dans la suite !
















