Aujourd’hui, le tribunal de commerce de Lille a officialisé ce que beaucoup redoutaient depuis des semaines : le studio Spiders, pilier discret mais essentiel du RPG Occidental à la française, entre en liquidation judiciaire. Ses quelque 70 collaborateurs, basés à Paris, vont être licenciés dans les jours qui viennent. Avec lui s’éteint l’un des derniers foyers d’originalité dans un paysage vidéoludique occidental de plus en plus uniformisé.
Fondé en 2008, Spiders nous avait habitués à des univers singuliers, à des mécaniques rugueuses mais passionnées, loin des blockbusters aseptisés. Mars: War Logs en 2013, Bound by Flame en 2014 (deux jeux dont j’ai été et suis toujours personnellement fan), The Technomancer, puis GreedFall en 2019, Steelrising en 2022… Autant de titres qui, malgré leurs imperfections techniques, respiraient une ambition narrative et une identité propre. Aujourd’hui, cette voix unique se tait.
Les racines de cette déconfiture plongent loin. En février 2026, la maison mère Nacon, après avoir manqué le remboursement d’une partie de son emprunt obligataire, se plaçait elle-même en cessation de paiements. Le groupe, qui avait multiplié les acquisitions entre 2018 et 2022 (Spiders inclus en 2019), croulait sous les dettes. Les studios français phares – Spiders, Kylotonn et Cyanide – ont suivi le mouvement le 23 mars en demandant leur redressement judiciaire. Une procédure censée offrir jusqu’à dix-huit mois d’observation pour restructurer. Mais Nacon, pressé par le temps, a immédiatement mis Spiders en vente. Les offres devaient arriver avant le 14 avril. Aucune n’est venue. Ni fonds d’investissement, ni éditeur concurrent – pas même Focus ou un acteur plus modeste – n’a jugé l’affaire rentable. Le 28 avril, le couperet tombait : liquidation pure et simple.
Les causes sont multiples et s’entremêlent comme les fils d’un scénario mal écrit. D’abord, une conjoncture sectorielle implacable : l’industrie du jeu vidéo traverse une crise profonde, avec des vagues de licenciements à répétition chez les géants comme chez les indépendants. Ensuite, des choix stratégiques hasardeux chez Nacon. Les lancements précipités de GreedFall: The Dying World ou de Styx: Blades of Greed n’ont pas généré les retours escomptés. Steelrising, malgré son cadre steampunk révolutionnaire, a souffert d’un accueil mitigé. En 2025 déjà, le studio avait subi des coupes sombres : neuf postes supprimés (sur 93), un projet non annoncé baptisé « Dark » annulé malgré des retours positifs. Les grèves de septembre 2024, orchestrées par le Syndicat des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo (STJV), avaient alerté sur le manque de transparence, les conditions de travail dégradées et une direction accusée de « charlatanerie » en matière de gestion. Les salariés parlaient de refaire cinq ou six fois le même travail, de turnover élevé, de promesses non tenues. Le moral était en berne bien avant l’annonce fatidique.
Pour le RPG occidental, cette fermeture représente un coup de massue. Spiders incarnait cette catégorie rare des studios AA européens capables de porter des univers foisonnants sans les budgets pharaoniques des AAA. Là où BioWare ou Obsidian peinent parfois à innover sous la pression des actionnaires, Spiders osait : une Terre post-apocalyptique ravagée par une guerre martienne dans Mars: War Logs, un pacte démoniaque en plein Moyen Âge dark fantasy dans Bound by Flame, une Révolution française revisitée avec des automates dans Steelrising. Ces jeux cachaient une vraie personnalité : dialogues riches, choix moraux assumés, direction artistique marquée. Leur disparition accentue la fracture entre les superproductions calibrées et les expériences indépendantes plus modestes. Le marché perd un laboratoire d’idées, un espace où le récit primait parfois sur la perfection technique.
Les employés, eux, préparent déjà la suite. CV mis à jour, sessions de reconversion organisées à la hâte. L’apéro du vendredi, tradition maison, se muera cette semaine en soirée d’adieu pour dix-huit années de passion. GreedFall 2, encore en optimisation, voit son avenir compromis. Quant à Nacon Tech, le studio de capture de mouvement également mis en vente, il risque le même sort.
Cette fermeture n’est pas qu’une ligne de plus dans la liste des studios disparus. Elle symbolise l’érosion progressive de la diversité créative en Europe. Dans un écosystème où les mégafusions et les algorithmes de rentabilité dictent tout, les voix comme celle de Spiders deviennent précieuses. On peut regretter que personne n’ait su, ou voulu, les préserver. Le jeu vidéo français, pourtant bouillonnant d’inventivité, perd un morceau de son âme. Espérons que ses anciens talents trouveront ailleurs de nouveaux terrains de jeu. Mais pour l’heure, le constat reste amer : un pan entier de notre imaginaire vidéoludique vient de s’éteindre.
















