On croyait avoir tout vu en matière de communication corporate, mais Asha Sharma vient de signer un chef-d’œuvre d’ironie involontaire. Quelques jours seulement après avoir annoncé, dans un mémo glacial daté du 6 juillet 2026, la suppression de 3 200 postes chez Xbox (dont 1 600 effectifs dès lundi passé), la nouvelle patronne de la division gaming de Microsoft a été nommée co-responsable d’un groupe de travail de la Réserve fédérale américaine consacré à « l’emploi et la productivité » (dans le cadre d’un chantier plus large sur l’IA et ses impacts économiques).
Le timing est tellement parfait qu’on se demande s’il n’a pas été orchestré par un algorithme sadique. Tandis que Sharma expliquait à ses troupes que « notre activité n’est pas en bonne santé », que les marges sont « 3 à 10 fois inférieures » à celles des concurrents et que Xbox doit subir « la restructuration la plus significative de son histoire », avec quatre studios qui s’en vont et une organisation qu’il faut « aplatir » en réduisant drastiquement les couches de management, la Fed la sollicite pour réfléchir à comment créer des emplois et booster la productivité.
On imagine sans peine la réunion : « Mesdames et messieurs, voici Asha Sharma, experte incontestée en suppression massive d’emplois. Elle vient de démontrer avec brio comment réduire une équipe de 20 % tout en promettant d’investir “autant que jamais” dans Xbox. Qui mieux qu’elle pour nous éclairer sur la manière dont l’IA peut préserver les emplois tout en augmentant la productivité ? ». Le sarcasme est presque trop facile.
Sharma, qui a succédé à Phil Spencer début 2026, a justifié ces coupes par une base installée trop faible, des coûts trop élevés et des paris ratés sur le Game Pass et le multiplateforme. Elle a même parlé d’une « crise matérielle sévère » dans l’industrie. Pourtant, c’est précisément cette même personne que Kevin Warsh, le nouveau patron de la Fed, a choisie (aux côtés de Marc Andreessen et de l’économiste Charles I. Jones) pour plancher sur les effets de l’IA sur l’emploi et la productivité.
L’ironie est savoureuse : pendant que des milliers de salariés Xbox reçoivent leur lettre de licenciement, leur patronne est invitée à réfléchir aux moyens d’éviter… les licenciements. Pendant qu’elle vide les bureaux pour « simplifier » et « recentrer », elle va donner des leçons à la banque centrale sur la façon dont les nouvelles technologies peuvent créer de la valeur sans détruire d’emplois. On attend avec impatience ses recommandations : peut-être suggérera-t-elle de licencier encore plus pour que les survivants soient « plus productifs » ?
Au-delà du cas personnel de Sharma, cet épisode illustre à merveille l’absurdité du capitalisme contemporain : les mêmes dirigeants qui organisent des plans sociaux massifs pour « restaurer la santé » de leur entreprise sont ensuite sollicités comme experts pour sauver l’emploi au niveau macroéconomique. Comme si licencier 3 200 personnes donnait soudain une légitimité morale et intellectuelle pour parler de productivité et d’emploi.
On ne sait pas encore ce que produira ce groupe de travail de la Fed. Mais une chose est sûre : Asha Sharma arrive avec un CV fraîchement mis à jour en « optimisation des effectifs ». Et si l’ironie avait un prix, elle vaudrait déjà son pesant d’or (ou plutôt de licenciements). En attendant, les salariés Xbox peuvent se consoler : leur ex-patronne va peut-être inventer, grâce à l’IA, le moyen de faire plus avec moins… d’eux. L’avenir du travail, version Microsoft.

















